SAXE APPEAL
Janvier a été un mois bien rempli avec un début d’année consacré à quelques réunions préparatoires pour la campagne des régionales, autour de la liste “nous te ferons Bretagne”, sur laquelle je suis en position 7 en Ille et vilaine.
Il y eut d’ailleurs un samedi après midi passé à Loudéac et consacré à la finalisation du programme et cela faisait étrange de revenir dans cette si petite ville ou j’ai passé tout de même 7 ans au lycée…
Le 21 je suis parti en compagnie de Pierre Briend (un ami que je n’avais vu qu’épisodiquement en trente ans, depuis l’époque où il jouait des bribes de “stairway to heaven” dans les sous sols du foyer des jeunes travailleurs du boulevard Marboeuf à Rennes, pendant que je peaufinais “mon God Save the queen” à l’autre bout de la pièce ) et de Michel Ogier, photographe et militant socialiste bien connu, vers la Saxe.
Pierre et Michel avaient déjà participé à des manifestations à Dresde dans le cadre du jumelage entre Bretagne et Saxe, et quand Ingo Kolboom, le professeur d’université allemand en charge du coté saxon, leur a demandé s’ils connaissaient un écrivain breton, ils ont proposé mon nom.
La rencontre avec Ingo, à la maison internationale de Rennes en novembre avait été très constructive et sympathique et je m’étais retrouvé vite fait embarqué pour ce projet de lecture deux voix, une bretonne et une saxonne, d’extraits de romans.
On a pris l’avion très tôt le jeudi matin, à Paris et par un froid de canard, pour arriver à Leipzig peu après, par un froid d’ours polaire. On faisait une sacrée buée dans le bus qui nous ramenait vers les installations de cet aéroport tout neuf, posé au milieu d’une campagne plate et neigeuse.
En voiture de location on a parcouru ensuite les faubourgs un peu tristouilles de Leipzig, pour rejoindre l’institut français. Il est installé dans un bel immeuble 19éme et donne sur la cathédrale Saint Thomas, là où Bach a passé le plus clair de son temps, a composer et à prier sans doute (je ne le savais pas avant, c’est fou comme certains voyages sont riches d’enseignements…).
On a retrouvé ensuite quelques cadres de l’institut et d’autres attachés de l’ambassade de France à Berlin pour un déjeuner sympathique et informel au Chinois du coin.
Ensuite, comme Pierre est en plus en mission pour l’école de chimie de Rennes (il sillonne le monde pour y ramener de bons élèves !), on est allé dans un lycée de bonne réputation où chacun, un attaché d’ambassade d’origine alsacienne puis Pierre, y est allé de son couplet pour donner envie aux jeunes allemands de venir étudier un peu en France. C’était drôle, et les classes bien chauffées.
Pierre a vite repéré une jeune fille ayant gagné les olympiades de la Chimie et l’idée de venir à Rennes n’avait pas l’air de lui déplaire. Il faut dire qu’avec de tels ambassadeurs, Roazhon est avantageusement représentée !
Nous avons quitté ensuite les Français pour nous rendre à Dresde; Là nous avons dîné avec Ingo Kolboom et Norbert Weiss, l’écrivain allemand qui allait lire lui aussi des extraits de ses romans le lendemain à l’institut.
Le matin avant la lecture, nous sommes partis vers Meissen, une petite ville voisine spécialisée dans la porcelaine. Là il y a un lycée un peu spécial qui regroupe parmi les meilleurs élèves de la Saxe (il y a trois établissements de ce type en fait, un pour les surdoués dans les matières littéraires, un pour les surdoués dans les matières liées aux mathématiques, et ce troisième établissement, à Meissen, où les élèves ne sont pas considérés comme des surdoués mais sont tout simplement très bons en tout). Nous y avons observé Pierre donner sa conférence passionnée pour tenter d’attirer quelques élèves vers l’école de chimie de Rennes. Et je suis intervenu pour parler de la musique en ville…
Comme entrée en matière à ma digression, Pierre leur a demandé ce qu’ils connaissaient de la culture française, et plus particulièrement des musiques actuelles dans l’hexagone. Là, ces élèves super sages et super attentifs, qui parlent un excellent français, nous ont bombardé de clichés qui font un peu peur…
“Amélie Poulain” et “les choristes” pour le cinéma. “Edith Piaf” et “Mireille Mathieu” (que l’on voit empaillée sur des affiches à Leipzig vu que son succès est réel auprès des parents ici et qu’elle continue donc de tourner) pour la musique.
Et si, un peu désarçonnés, on leur demande s’il y a autre chose qui symbolise la France à leurs yeux, ils répondent sagement la gastronomie, les monuments parisiens et la douce vie sur la cote d’azur. Voila donc ce que les meilleurs élèves saxons ont en tête lorsqu’il s’agit de la France. Mais nul doute que la même question posée à des élèves français triés sur le volet à propos de l’Allemagne amènerait son lot de clichés à la peau dure :
Choucroute, Wehrmacht, bière, Mercedes, lourdeur… Mais aussi Ramstein ou Tokio Hotel peut-être.
Ce qui pose problème en fait, et même si certains de ces élèves ont déjà fait des stages dans d’autres pays européens, c’est qu’on apprend nulle part à devenir européen, à mieux appréhender cette belle diversité linguistique et culturelle, ou nos valeurs et notre histoire commune, loin des clichés que nos parents et grands parents continuent parfois de véhiculer, bien relayés en cela par les médias parisiens en ce qui nous concerne, et une grande partie des politiques.
C’est pourtant au lycée que la désintoxication aux lieux communs devrait se faire car, après tout, on ne nous prépare plus à faire la guerre. Or la plupart de ces images d’Epinal datent d’une époque où les conflits étaient imminents et où caricatures et raccourcis participaient de la préparation des patriotes ici et là. De l’apprentissage du mépris et de la haine ordinaire.
Tout cela devrait être dépassé, et pas seulement pour les téléspectateurs d’Arte… Ainsi d’aussi studieux élèves allemands, quant on leur parle de France, devraient répondre Camus, Sartre, Voltaire, Debussy, fauvisme, Yves Saint Laurent, Gainsbourg, nouvelle vague en cinéma, ou le groupe du même nom, le choix est non exhaustif… Quand en hexagonie on répondrait en chœur: Wagner, Brahms, Kant, expressionnisme, Bauhaus ou encore Wenders (période noir et blanc…), und so weiter…
Ce serait le début d’une Europe idéale, où les jeunes s’intéresseraient à ce que chaque culture a apporté de mieux et de plus fin, et non plus à ces clichés éculés.
Ceci dit l’ambiance dans ce lycée était extrêmement reposante et conviviale. C’est lumineux même en ce frisquet hiver, et chaque entrée de classe est agrémentée d’articles illustrant la matière enseignée à l’intérieur. On voit un squelette ici, des vipères en bocaux là, des poèmes, des photos, des fleurs séchées, mais pas la moindre trace de poussière nulle part. Ni aucun graffiti.
Nous avons déjeuné avec une des professeurs le midi à la cantine; apprécié le repas “super équilibré”, (on n’a pas le droit au pain s’il y a déjà des pommes de terre dans l’assiette… ach, tomage !) les sourires du personnel de réfectoire, et la propreté éclatante… Alors que les élèves eux étaient redevenus assez distants, ce qui nous conférait de manière indélébile ce statut d’adulte auquel j’ai parfois du mal à me faire. A ma question sur l’auto discipline qui semble être la règle dans l’établissement, vu l’absence de surveillants, la jeune enseignante m’a expliqué que les élèves avaient tous conscience que ce lieu leur appartenait pour quelques temps, et qu’ils devraient le transmettre dans les meilleures conditions aux élèves suivant. Et vivre l’endroit de la manière la plus constructive et sereine possible de manière à mieux apprendre tout simplement. “Ce sont des choses qu’ils comprennent très bien, a-t-elle conclu.” C’est vrai que dit comme ça, ça a l’air simple… En remontant vers la voiture, en traversant le mini campus couvert de neige, tous les sages élèves nous ont salué de sonores guten tag!
Le soir la lecture s’est passée dans des conditions idéales. Dans une salle de l’institut français décorée de deux Gwen Ha du, devant une assistance fournie d’une trentaine de personnes. Cela a commencé par des Gwerz chantées par un Breton exilé, accompagné par un Saxon qui jouait joliment du violoncelle. Nous avons ensuite eu droit à “la blanche hermine” reprise en chœur par certains d’entre nous et même quelques allemands qui étaient probablement venus camper en Bretagne dans les années 1970.
Puis Ingo a présenté les auteurs, et la description de mon parcours alambiqué fut une peu flatteuse à mon gout… (Une jeune et sympathique française me traduisait ce que je ne comprenais pas). Ce fut ensuite notre tour et je commençai par une phrase en allemand, suffisamment longue pour expliquer qu’en fait je ne parlais pas la langue de Goethe puisque les notions apprises au lycée avaient disparues de ma mémoire.
Ensuite j’ai lu des passages du Dériveur, et Pierre traduisait. Puis Norbert Weiss, l’auteur saxon, a lu des extrais de son livre, et cela a fait beaucoup rire l’assistance. Cela semblait truculent et pointu en terme d’étude sociologique. En l’occurrence, dans un des textes, il se moquait je crois des supporters un peu ultra du club de foot local, le Dynamo de Dresde. Dans l’autre lecture, il a évoqué la journée à la piscine d’un obsédé des bassins d’eau.
Tout cela était très agréable. Après j’ai vendu quelques livres, comme mon collègue; et nous sommes allés dîner dans un excellent restaurant vietnamien. Là, j’ai longuement échangé avec le responsable du centre culturel français, un homme très sympathique qui ne voyait aucun problème dans les opinions autonomistes bretonnes ayant exprimées ici ou là au cours des discussions post lecture. Il faut dire que dans l’assemblée, les quelques Bretons présents étaient à ranger dans la catégorie des fervents fédéralistes européens, famille à laquelle j’appartiens moi-même. Fédéraliste européen étant une manière pudique d’exprimer notre désir d’autonomie…
Mais la République Française a été arrangeante sur le coup et nous laissé installer les drapeaux (je n’étais pas à l’origine de ce déploiement) et développer notre rhétorique. Elle nous doit bien ça après tout….
Le lendemain nous sommes retournés passer la journée à Leipzig, un dimanche un peu morne dans une ville qui n’a pas les atouts architecturaux de Dresde, même si, dans la capitale saxonne, tout a été reconstruit puisque la ville avait été copieusement rasée pendant la guerre.
J’ai acheté un DVD au musée de la ville de Dresde qui raconte comment, dès la fin de la guerre, et alors que les Russes sont installés et règlent la circulation, entre autres, les Allemands récupèrent les pierres une par une, les numérotent et les rangent en attendant des jours meilleurs et l’argent pour reconstruire. De fait, même si un certain nombre d’édifices ont été ressuscités pendant l’ère communiste, les remises en forme se sont accélérées depuis la chute du mur. Et pour qui ne connaît pas le tragique passé, la “Florence de l’Elbe” a maintenant des allures de ville séculaire tout à fait authentique.
Je savais que Dresde avait été détruite par les bombardements, mais pas que c’était un acte de vengeance délibérée de la part des Anglais (les américains participant peu à cette opération du fait qu’il n’y avait aucune usine d’armement dans les parages), qui répondait aux bombardements de Londres. Il aura suffit de deux nuits à la RAF et d’innombrables bombes incendiaires pour faire passer le message, à savoir qu’ils (les Britanniques) pratiquaient l’art de la guerre aussi bien que les Allemands, l’art de la guerre dans ce qu’il a de plus brutal, inique et terrifiant, et démoralisant pour l’ennemi. Les historiens se sont affrontés longtemps ensuite sur le nombre de morts. Le chiffre raisonnable semblant être celui de cinquante mille, ce qui est considérable, surtout vu d’une période de paix…
Les images des lendemains de bombe sont incroyables, et font penser à ce que Céline disait à propos de Hambourg au lendemain d’autres bombardements: “la ville était haute comme ça” (là il faut faire un geste de la main qui indique que la ville entière arrivait à hauteur du genou d’un homme). Dresde était donc haute comme trois pommes, et une grande partie des habitants était ensevelie sous les décombres. Aujourd’hui c’est difficile à croire, à l’opposé de ce que l’on peut ressentir à Brest par exemple qui, bien que reconstruite également, présente ce coté refait à la va vite et ultra rectiligne. Un concept qu’on aimait bien qualifier, il y a quelques années, de style “Allemagne de l’est”. Sauf qu’après avoir visité l’ex Berlin Est l’été dernier et son majestueux Prinzlauer, puis Dresde et Leipzig en ce mois de janvier, je ne comprends pas bien en quoi Brest a un style Allemagne de l’est? On a dû confondre avec autre chose… Regardez les photos de Dresde et dîtes-moi si cela vous fait penser à Brest ???? La France était pourtant bien dans le camp des vainqueurs non ? Quelque chose m’échappe alors…
Il faut dire quand-même que reconstruire est pour les Saxons une vieille coutume, coincés qu’ils étaient entre les belliqueuses Prusse et Autriche. Dans ‘un livre que je viens de finir, “la guerre de sept ans”, éditions les Perséides, et que je conseille à tout le monde, on comprend mieux comment, en 1755 encore (il prendra fin en 1806), ce Saint-empire romain germanique était morcelé en de multiples royaumes, duchés, principautés. La Saxe quant à elle était envahie tour à tour par Autrichiens ou Prussiens, devenant une sorte de variable d’ajustement entre deux puissances majeures de l’Europe centrale de l’époque.
Mais Dresde, sans cesse reconstruite, a au bout du compte toujours une allure de capitale, comme de nombreuses villes allemandes. C’est ce qui nous manque en France, ce coté multipolaire, du fait de ce centralisme effréné et intangible qui remonte à bien avant la révolution.
Paris n’aurait jamais supporté qu’une autre ville lui fasse de l’ombre, c’est l’idée même du royaume puis d’état nation qui eut été ainsi remise en cause. Alors qu’en Allemagne, des villes comme Hambourg, Francfort, Munich et d’autres encore sont de vrais centres de décisions depuis des siècles, renforcés et confirmés par le fédéralisme. La France et l’Allemagne ne se sont donc pas construites du tout de la même manière. On le savait déjà.
Dans ce champ de l’organisation territoriale, la France a vraiment tout faux. La puissance économique des länder et leur vitalité démocratique sont là pour le prouver. Et l’Allemagne est bien la somme de tous ces länder, qui diffusent leur vitalité dans chaque parcelle du pays, ce qui lui vaudra sûrement de sortir de la crise plus forte que l’hexagone, où la dés-industrialisation continuera de faire ses ravages, pour cause de charges et taxes trop mal utilisées et mal réparties, et de la puissance hypertrophiée de l’Ile-de-France. Mort aux vaches ! Morts aux jacobins !
les photos ont été prises par Michel Ogier
En février, je suis allé à Moncao jouer avec Republik. Puis à Londres accompagner James Chance le temps d’un concert. Je débriefe et envois les photos bien vite. Après les élections….









