CLAUDINE
Pour moi, Lisbonne, cela a commencé comme ça: Un coup de fil d’Etienne Daho, une proposition de bonne affaire… Ou plutôt non, les premières images de Lisbonne qui me restent sont le vestige d’un voyage à l’été 1970, en caravane, avec mes parents, à travers la péninsule ibérique. On a d’abord traversé un paysage de western plié par le soleil, avec une entrée chez Salazar probablement dans la région de Villa Formosa, puisque j’ai frôlé dans les années 1990, à de nombreuses reprises, les mêmes roches et plantes à l’air vaguement américain. De Lisbonne, à l’époque, je me souviens seulement d’un soir où nous étions assis à la terrasse d’un bar, terrasse longée par un escalier de pierre qui montait vers l’obscurité. Je me rappelle d’un soda de couleur verte fluo, super chimique, délicieux. Il était écrit «Sumol»sur la bouteille.
Souvent j’ai revisité ce souvenir, me demandant si j’avais deviné alors, quelques années avant la révolution des œillets, que cette ville serait un jour la mienne. Avais-je eu une intuition de ce style?
J’ai repeint le souvenir, je l’ai perverti au point de conclure que oui, en regardant vers le haut de l’escalier gris qui menait vers un belvédère quelconque, en goutant le breuvage étonnant, j’avais su qu’un jour la ville blanche m’apprendrait qui j’étais, plus ou moins…
Fin 1990, Etienne m’a donc appelé pour me demander si ne voulais pas produire une chanteuse répondant au nom d’Arielle. « Une ancienne top model avec une super voix »; top model, même ancienne, pour moi ça sonnait bien. Mais la proposition d’Etienne n’était pas si désintéressée. Tout simplement parce qu’Arielle n’avait pas de maison de disques. Il s’agissait donc de prendre un projet en route mais sans garantie que cela rapporte un jour le moindre kopek.
Il m’envoie les maquettes et je suis séduit. C’est vraiment un univers intéressant et la voix est belle, c’est vrai, même si elle traine beaucoup du coté de chez Barbara, ce qui n’est pas forcément ma tasse de thé.
Je rencontre Arielle et son parolier qui n’est autre que Jean-Michel Gravier, ancien journaliste du Maitn de Paris et grand fan de Marquis de Sade. Arielle est d’une beauté anguleuse et austère, elle est plutôt sympa au premier abord. J’apprends qu’elle a été une des égéries d’Helmut Newton et que c’est elle qui pose seins nus sur une pochette des Scorpions (les deux faits ne sont pas liés évidemment…). Mais il n’est pas ici question de métal allemand, vous l’aurez compris.
Je propose à Arielle de réarranger deux de ses thèmes aux studios EMI de Boulogne, dans la cabine réservée aux demos; Je booke le studio en tant que tôlier du catalogue « Da Nang » chez EMI publishing et demande à mon ami Arnaud Gay, ancien clavier de « passé simple », groupe dont j’avais produit un single en 87, de s’occuper de la programmation. Arnaud a du gout. Ces deux titres avec Arielle sonnent plutôt bien, il y a toujours un coté Barbara mais on a réussi à salir un peu l’écrin. J’aime bien.
On fait un peu le tour des maisons de disques, mais en plein boom rap et R&B, le produit est gentiment décalé. L’affaire traîne. Jusqu’au printemps 1991, quand Arielle me prévient qu’un de ses amis cinéastes (il n’a fait que des clips et des pubs en fait à l’époque et j’ai oublié son nom depuis), est allé tourner au Portugal et a rencontré une Corse propriétaire d’un studio qui aime beaucoup les demos; Il parait qu’elle voudrait produire l’album.
Je dis à Arielle que Lisbonne c’est un peu loin, que ce genre de propositions ressemble à du vent. Que ça n’arrive que dans les films, et encore (à ce moment là, je pense au Lisbonne du film de Wenders “l’état des choses”, qui m’avait sérieusement gonflé à sa sortie, et qui évoque la production d’un film pour lequel l’argent n’arrive jamais…).
Quelques jours plus tard, je reçois un coup de téléphone à Rennes. Une voix de stentor me demande si je suis bien qui je suis supposé être :
Oui Monsieur, je réponds craintivement à la voix d’ogre.
Je suis une femme.
Ah…
Et je voudrais produire l’album d’Arielle avec vous aux manettes.
Super!
Vous pouvez venir à Lisbonne en fin de semaine?
Bien sûr.
J’ai déjà réservé pour un vol au départ d’Orly vendredi, vous retirerez votre billet là-bas.
Bien.
Je m’appelle Claudine.
Extra!
Je me rends donc à l’aéroport le vendredi et là je retrouve Arielle, qui n’est pas invitée mais qui a décidé de venir quand même. Après tout c’est son projet. Le truc c’est que j’ai un billet de première et donc on ne fait pas le voyage ensemble.
A Lisbonne, une belle jeune fille brune nous accueille à Portelas, elle me dépose à l’hôtel et Arielle dans un autre établissement qu’elle a du réserver de son coté. J’ai vraiment un traitement de faveur par rapport à l’artiste, je trouve ça curieux. Curieux surtout que Claudine soit invisible. Elle est à Séville me dit-on et n’arrivera que le lendemain.
Le soir je visite le studio et fais la connaissance de Jonathan, un ingénieur du son anglais qui gère le versant technique de l’affaire. Le studio est en pleine ville, près de la Place du Chili, dans un sous sol super bien aménagé; avec du bon matériel. Dans le salon d’accueil, au rez-de-chaussée, ce ne sont que meubles Le Corbusier, statues contemporaines sur fond de marbre. C’est beau et reposant. Je commence déjà à trouver cette ville sympathique.
On m’a donné une jolie somme d’argent de poche pour mes dépenses du week-end. En fin de journée, avec Sara, la belle brune qui est venue nous chercher à l’aéroport et se trouve être la fille de Claudine, Arielle, Jonathan plus JP, un programmateur français, nous allons boire un verre en haut de l’avenida Guerra Junqueiro, au Mexicana, un snack chic, très années 1950, qui se situe au cœur du quartier construit sous Salazar.
Je me souviens de ce moment-là comme si c’était hier, le soleil se couche sur la place de Londres, le soleil est tout rouge. Je trouve génial de me retrouver en terrasse avec des gens que je ne connaissais pas pour la plupart quelques heures auparavant, et avec qui on a plein de choses à échanger.
Je me dis: « putain ce que c’est bon d’être en vie, ce que c’est bon d’être à Lisbonne, ville blanche et offerte comme disait Etienne dans sa chanson. »
Plus tard, on se rend à la Feria Populare, sorte de foire du trône locale aujourd’hui disparue. On mange des sardines sur le toit terrasse d’un boui-boui. On voit les avions qui atterrissent presque dans nos assiettes tant l’aéroport est proche. Je pose à Sara des questions sur sa mère, la mystérieuse Claudine. Tout reste vague. J’apprends juste que Claudine adore le Flamenco et qu’elle aime aller à Séville de temps à autres; et je me dis : « well, ça c’est un vrai lifestyle… »
“J’ai un studio d’enregistrement à Lisbonne, et je peux faire venir d’un claquement de doigts un réalisateur de disques breton (qui n’a pas tellement de boulot en ce moment à vrai dire), je l’installe dans un bel hôtel et, avant de lui expliquer ce qu’on attend de lui, je vais gouter un peu de flamenco dans l’Andalousie voisine.”
Moi, tout ça me plait. Je découvre un autre monde. Plus tard, lorsque je regarderai en boucle le sublime «parle avec elle » d’Almodovar, cette scène dans laquelle on écoute Caetano Veloso chanter « la paloma », au cœur d’une villa magnifique, me ramènera sans cesse à cette acclimatation à Lisbonne, à ce premier été qui va suivre.
Je ne sais pas exactement pourquoi, mais Caetano, quand tu chantes cette chanson mexicaine avec ton accent Brésilien, c’est tout un pan de ma vie Ibérique qui se fond dans l’instant telle une banquise proustienne, mélancolique mais profondément heureuse.
J’aime les odeurs de Lisbonne ce premier soir; elles ne sont pas tout à fait européennes; et la vie de tous ces gens qui ont atterri là m’intéresse au plus haut point.
Jonathan me raconte comment Claudine est venue le chercher à Londres pour monter “exito estudio” (« studio du succès », mais avec le graphisme qui obère le o d’exit et le e d’estudio, on comprend aussi en anglais « le studio de la sortie » ou « la sortie de studio » comme on veut, c’est malin mais pas du gout des autorités portugaises qui tracasseront plus tard Claudine pour cette anglicisation qui passe difficilement au début de cette décade… Et tout ça finira très mal pour elle, mais ce ne sera pas que pour des problèmes de graphisme…).
Claudine arrive enfin le lendemain soir, dans sa Saab décapotable, Un beau jeune homme conduit, il s’appelle Laurent, il est bien sûr d’origine bretonne, puisque partout où l’on va, il y a un Breton de service. L’équipage a de l’allure et on les accueille sur le seuil de la petite mais superbe maison de Claudine, sise dans le Bairro São João de Deus: Au coeur d’une sorte de village style “le prisonnier”, en pleine ville, entourée d’autres petites maisons stuquées, là où logeait l’état major des armées du Portugal fasciste.
Claudine a du gout, le sens des affaires et des relations dans le Portugal actuel. Elle a monté des usines de confection ici dans les années 1960, et a fait fortune visiblement.
Ce pays me fascine déjà, sur combien de secrets est-il adossé ?
Claudine a une personnalité rare, une présence qui emplit la pièce même si elle ne fait pas usage de sa voix si grave. Le courant passe immédiatement entre nous, mais visiblement, entre elle et Arielle, cela ne va pas être facile; dans la discussion préliminaire que nous avons sur la production en vue, elles sont si braques l’une et l’autre que je dois utiliser au mieux mes talents de diplomate. Cela marche à moitié.
Sur le chemin du retour, à l’aéroport, Arielle n’est pas tout à fait convaincue, même si elle aussi adore Lisbonne. Pourtant, les conditions financières, pour un produit peu commercial comme le sien, sont exceptionnelles. Pour moi c’est le “Pérou” qui se laisse entrevoir, pas tellement parce que j’ai un travail agréable et bien payé qui s’annonce, mais parce que je réalise que j’ai toujours été citoyen dans l’âme de la ville blanche.
J’ai vraiment hâte de revenir, d’entrer dans le vif du sujet.
10 commentaires sur cet article
Autres discussions sur cet article
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19 décembre 2009 à 8:02

17 novembre 2008 à 14:15
Hello Jerome
Dans la chanson d’Etienne a laquelle tu fais allusion (Saudade en l’occurence) c’est pas plutot “ville bonne et offerte” et non “ville blanche et offerte” ?
A bientot
Yann
17 novembre 2008 à 14:16
Aaarf Frank et non Jerome ! sorry !
17 novembre 2008 à 14:22
Ah ben oui, tu as raison, c’est “bonne” et non “blanche”, bon je corrigerai peut-être, mais j’aime bien comme ça, cela fera un lien avec “dans la ville blanche”, le merveilleux film d’Alain Tanner. J’en parlerai à propos de l’épisode racontant la venue du photographe et ami Richard Dumas à Lisbonne. Un épisode épique.
24 novembre 2008 à 21:25
Salut Franck,
Ca va ? Toujours un plaisir de te lire,
a galon
5 décembre 2008 à 12:15
Oui mais non
T’as quand même pas le droit de dire du mal de “L’état des choses” de Wenders, avec Samuel Fuller himself dedans, et que si on va le voir on sait à quoi s’attendre non, et c’est moins pire que Tarkovski par exemple.
Enfin si. Tu as tous les droits c’est ton blog. Et puis j’ai des goûts de chiotte, genre je préfère les Fils de Joie à Marquis de Sade. Ou alors Marquesa de Sade version David-Jo Hansen. No pill’s gonna cure my ill.
5 décembre 2008 à 12:26
Bon, “l’état des choses” je me suis toujours dit que je devais me donner une seconde chance, surtout après avoir vécu à Lisbonne. Voir ce que le film me ferait maintenant, avec le mélange des nostalgies (celle de l’époque où j’ai vu le film, hummmmm, merveilleuse, et celle remuant le temps passé à LX) Mais honnêtement, c’est à partir de ce film que je suis dit que Wenders pouvait vraiment être bavard et “conceptuel”. La suite m’a plutôt donné raison et même “paris texas” ne vaudra pour moi jamais aucun “alice…” ou “faux mouvement”.
Pour ce qui est marquesa de sade, qu’en j’en viendrai aux trois mois passés à NY en 1978, je ferai part de ma rencontre avec David Jo HAnsen (vraiment épique, preuves à l’appui…) qui n’a peut-être pas été sans influence sur son titre (mais n’allez pas imaginer que je m’étais transformée en marquise de sade pour la nuit !!!).
Bien à vous Enzo
Frank
22 décembre 2008 à 10:12
Love15 qui parle de Wenders.J’aime bien quand je rêve…
22 décembre 2008 à 12:43
A part ça c’est bon de lire quelque chose sur Arielle…de voir le nom de J.M.Gravier…j’aimais beaucoup ces gens là…
18 février 2009 à 13:42
Bonjour,
Merci tout d’abord pour la qualité de vos billets et la façon dont vous restituez vos souvenirs, c’est toujours très circonstancié mais sans bavardage inutile. Pour moi qui ai vécu à Rennes et acheté les deux Marquis de Sade le jour de leur sortie chez ce disquaire dont j’ai oublié le nom (rue Jean-Jaurès je crois), votre blog a un côté madeleine de Proust vraiment sympa.
Mais Je vous laisse ce commentaire pour vous informer également de la naissance du blog “Bretagne qui-es-tu ?” à l’initiative de la Région Bretagne, du Comité régional de Tourisme et de l’Agence Economique de Bretagne.
Il s’agit d’un blog dont le thème est l’identité de la Bretagne. Commentaires bienvenus !
On y parlera bien sûr musique… Et de rock entre autres, notamment autour des Transmusicales.
A bientôt j’espère sur http://www.bretagne-qui-es-tu.com
15 septembre 2009 à 11:15
Bonjour,
Les ” Marquis de Sade ” ceux là mêmes, qui m’ ont accompagné dans ma galère, ces éléguants dandy Rennais aux pochettes Kraftwerkiennes “? Ceux qui dans ” Conrad Veidt ” ont fait chavirer mon coeur ? Chèr Frank Darcel profitez de vos voyages et revenez nous avec d’ autres mots, d’autres son, nous imaginerons le saxo du petit Paboeuf et danserons à nouveau, en nous de maniére plus intimiste qu’autrefois. Sye et peut etre à une autre fois rue de Siam…! Bise à la belle Claudine.