GUILLAUME
Guillaume était le chanteur d’un groupe parisien, les “modern guy”. D’autres jeunes gens modernes donc. Leur single “électrique Sylvie” marcha bien en radio, on devait être en 1979 lorsque j’entendis Guillaume interviewé par Michèle Abraham sur Europe 1. Électrique Sylvie j’aimais bien, ma fiancée de l’époque s’appelait Sylvie, et je la trouvais plutôt électrique, disons que la chanson de Guillaume et de son gang, je me l’appropriai un peu. On voit ci-dessous une photo de l’électrique Sylvie rennaise à gauche, dansant avec Catherine, dite aussi “sainte Catherine”, dont je ferai évidemment le portrait bientôt.
J’ai dû croiser les Modern guy au bains douches ensuite ou dans une quelconque party ( de ces partys parisiennes de l’époque où il manquait toujours d’alcool vers 1 heure du matin, ou avant). Et puis Guillaume, sans doute en entrant dans l’entourage des frères Plassier (Michel et Stéphane, le designer, Rennais très tôt partis vers la ville lumière), prit femme originaire de nos contrées en la personne de l’élégante Christine (qui était au lycée de Loudéac avec moi).
Le chanteur de Modern guy vint alors de plus en plus souvent à Rennes et, comme il avait de solides recommandations, nous finîmes par sympathiser. Jusqu’à aller passer un week-end ping-pong et vodka aux Sables d’or, entre Fréhel et Plurien, où Guillaume montra qu’il avait de beaux restes de sa jeunesse sportive (champion de judo d’Ile de France ou quelque chose comme ça…), brillant de mille feux derrière la table verte ou au comptoir.
Il réussit même à sympathiser avec mon père, ce qui était plutôt curieux dans la mesure où le punk rock intéressait peu mon géniteur. Mais Guillaume avait beaucoup de charme, il promit d’ailleurs d’envoyer à mon père son roman à paraître, et tint promesse quelques mois plus tard, lorsque “les chérubins électriques” sortit chez Lafont.
Guillaume et moi devinrent très amis, pourtant je ne suis pas sûr de l’avoir vu sur scène, et peut-être même que son groupe splitta plus vite que le mien; toujours est-il qu’on ne parlait pas beaucoup musique, mais pas mal de littérature, des USA, des filles. On jouait beaucoup aux cartes dans son appartement de la rue des Lombards, pour de l’argent, avec tout un tas de zozos, et puis de jolies filles passaient nous donner des conseils. On écoutait le deuxième album de Suicide, le “new values” d’Iggy. A la même époque, Guillaume se fit interdire de “Bains douches” pour conduite inappropriée, pour s’être jeté dans la petite piscine qui jouxtait le dance floor, et autres âneries. En fait, quand il avait fait les bons mélanges, ou les mauvais selon le point de vue, il pouvait foutre un bordel redoutable !
Après d’épiques bringues, il m’arrivait de dormir rue des Lombards, sur le canapé ou dans la chambre d’amis. Parfois la mère de Guillaume venait le matin, ouvrait les rideaux sans ménagement, sans dire un mot, et j’apercevais son tatouage sur l’avant-bras gauche. Elle l’avait ramené des camps de la mort. Il était temps de partir. Curieux réveils…
Comme beaucoup d’autres parisiens, Guillaume a fait à plusieurs reprises le voyage à Paimpol. Là où Hubert et ses potes nous accueillaient toujours à merveille, nous emmenant pêcher en mer pour mieux cuver nos cuites magistrales, et nous faisant faire à nouveau la tournée des grands ducs, avec les cow-boys locaux qui regardaient amusés les jeunes gens modernes. Les protégeant à l’occasion contre d’autres pêcheurs moins esthètes. C’était le bon temps… Et j’étais assez fier d’être à l’origine de ce mélange des genres.
La photo qui suit est extraite d’une nuit que nous avions passée au “Chardon Bleu”, je me souviens, avec Christophe Nick et Guillaume, à parler politique pendant qu’on se beurrait professionnellement autour de nous. Sur le cliché, on nous voit, le nageur des Bains douches et moi-même, goutant l’air d’une tempête devant cette boîte qui donnait directement sur la mer, et d’où la plupart des clients pouvaient partir pêcher sans se retourner (en fait, là, d’un coup, la photo est entrée dans une faille du bordel de mon bureau, elle reviendra un jour).
Auparavant, le chanteur de Modern Guy, se faisant passer pour un journaliste d’Actuel, avait apostrophé une autre table dans un restaurant de la côte en prétextant écrire un article sur les beaufs (l’autre table était garnie de grands bourgeois locaux, et non de pêcheurs et de rockers comme la nôtre).
Le mot beauf n’étant pas à l’époque si connoté, l’un deux accepta et Guillaume l’entraina près de la cheminée. Nous ne prêtâmes pas attention à la fausse interview, jusqu’à ce que le faux journaliste se prenne une calotte magistrale et sonore, et que son petit carnet (dans lequel Guillaume prétendit, furibard, avoir ébauché une partie de son prochain roman) se retrouve dans les flammes. Dans la région de Paimpol, même les bourgeois peuvent être over réactifs.
Hubert et son alter ego “Pressing” durent intervenir et l’autre tablée quitta le restaurant sans attendre le dessert. Le plus drôle c’est que le restaurateur nous donna raison, nous offrant même notre dessert en s’étendant sur la fait que nous étions tout de même plus sympathiques que ces “gros bourges”. Je ne pense pas avec le recul que ce maître de maison décontracté ait pu faire fortune par la suite, mais sait-on jamais…
Guillaume s’installa en 1984 aux Etats-Unis, intégrant UCLA dans la section littérature et Christine des côtes d’Armor l’accompagna. Nous échangeâmes alors, Guillaume et moi, une longue et fournie correspondance, et j’appris par la suite qu’il continuait également d’échanger avec mon père, ce qui, avec le recul, ne cesse de m’étonner. Comme quoi mon père et moi aurions certainement pu être plus copains que nous ne l’avons pas été.
Après le décès de mon père, fin 1985, le néo-Californien m’envoya une très belle lettre. Comme je venais de passer des mois et des mois en studio, ma femme (qui n’était plus l’électrique Sylvie) me poussa à aller faire un tour aux USA pour me changer les idées et profiter de la présence de nos amis en Californie pour attraper éventuellement un peu le soleil, entre deux nuits.
Je débarquai donc en février 1986 à New York où je fis escale chez mon oncle, dans cet appartement au coin de Broadway et de la 68 eme et qui avait déjà tant compté dans ma vie. Bien sûr, le quartier de Zekri sonnait plus rock’n roll, mais après tout, à New York, on se déplace vite, et les bars d’Amsterdam ou de Colombus avenue ne manquent pas de charme non plus. Mon oncle se portait comme un charme, comme toujours. Je quittai quelques jours plus tard la grosse pomme sous la neige pour rejoindre mes amis en Californie en faisant escale à Saint Louis, dont je ne vis que l’aéroport.
J’avais mon walkman dans l’avion et écoutais cette démo que nous venions d’enregistrer avec Patrick Vidal. Le texte de Patrick s’intitulait “ta mère n’est plus ici”, disait au refrain, “ta mère n’est plus ici mais dans une autre ville, ta mère n’est plus ici, mais dans une autre vie”.
J’adorais cette chanson, mais nous n’avons jamais eu la possibilité de l’enregistrer pour de vrai par la suite. J’écoutais aussi Chris Isaak, l’album “Silvertone”.
Guillaume vint me chercher à LAX dans sa superbe Cadillac 1962. Christine travaillait dans un restaurant et on la verrait plus tard. C’était vraiment bon de découvrir la Californie avec eux. La petite maison à Santa Monica, les soirées entre amis qui suivirent. Les virées sans GPS.
Une après-midi, Guillaume m’invita à UCLA où je pus assister à un des cours de littérature américaine, dans une petite salle contenant seulement une dizaine d’élèves et un professeur débonnaire. L’ambiance me donna presque envie de reprendre les études.
A LA vivait également l’ex guitariste des modern Guy, Yann Leker (c’est lui sur la photo au-dessus). Yann était dans une fac de musique, et pour les clinics il pouvait voir Jeff Beck ou BB King débarquer. Moi je dis que c’est cool des universités comme ça. T’es fatigué, t’as un peu mal au dos parce que t’es mal assis dans cette fac, même en Amérique. Alors, pour te consoler, BB vient te jouer un blues, en t’expliquant éventuellement où mettre les doigts sur le manche. Ou alors c’est Jeff qui passe, et là tu fais le malin en évoquant la scène de la guitare cassée dans le “blow up” d’Antonioni et tu demandes avec ton accent frenchy:
“Mister Beck, what did you actually had in mind when you broke up that guitar in front of Michelangelo’s camera ? Did it sound like real life ?”
C’est chaud la Californie, j’ai même pu me baigner à Venice en ce mois de février; en pensant qu’il neigeait à New York, c’était encore meilleur. Une nuit j’ai rêvé de mon père, j’ai rêvé de cette fois où, après avoir fait une énorme java (je précise que c’était rare), il s’était fermé la portière de la 504 sur la main, à cinq heures du matin. Le haut de la portière, mais tout de même, elle était faussée au point qu’on ne pouvait plus l’ouvrir. Ce fut notre voisin, Conan, capitaine des pompiers et menuisier, qui libéra mon père, dont la main resta bleue quelques semaines, mais sans être cassée.
En repartant de la plage le lendemain, la vieille Dodge de Christine ne veut pas démarrer. Je fais semblant de m’y connaître, j’ouvre le capot, j’ y cherche un fil débranché et peut-être que je le trouve, ça redémarre. Christine sort de la voiture et m’indique comment on referme ce capot maousse, mais il y a un petit malentendu et il retombe lourdement alors qu’une de mes mains est encore sous son emprise. C’est l’impression qu’on a en tous les cas et Christine blêmit. Je ne plus sens grand chose et n’ose regarder ma main.
Je mate enfin et il n’y a rien. Ce qui s’est passé n’a pas de sens, ma main était bien à l’intérieur, mais je ne vais pas me plaindre… Et Christine non plus. Sur la route du retour, je lui raconte le rêve. C’est curieux. C’est tout.
Avec Guillaume, le soir, alors que Christine travaille, on dîne régulièrement au restaurant japonais, au Taka Sushi local. On a sympathisé avec un des serveurs; on se sent bien dans cet endroit, on fait des concours de faux sourires et le serveur nous prend en photo.
Le matin, j’invente un nouveau rite pour combattre la gueule de bois. Sous la douche, je psalmodie dans une langue que j’imagine proche du sioux, en dansant lentement, tête baissée, grognant ces mots à priori vides de sens, et l’eau me tape durement l’occiput. Je peux rester comme ça un bon quart d’heure, ce qui n’est pas très écologique, j’ai d’ailleurs arrêté ça en rentrant à New York… Mais j’ai alors l’impression de revenir à l’état sauvage, et cela me fait décuiter terrible.
Je sens sinon insidieusement que je suis presque fait pour la Californie, et que, comme à Lisbonne, j’y ai peut-être déjà vécu antérieurement (il est vraiment temps de rentrer en Bretagne!).
Guillaume a une autre tactique contre le hangover; il démarre avec une grande vodka orange, puis fume une Marlboro, reprend une autre vodka orange, glougloute un Urbanyl ou deux et termine par un grand café serré. Et puis il part à UCLA.
Une après-midi, alors que je suis seul à attendre que quelqu’un dans la bande finisse de travailler, je prends le soleil sur le balcon de la petite maison. Je me sens super bien. En rentrant en Bretagne, je serai bientôt père à mon tour. Ce sont mes derniers moments de vraie adolescence. J’observe ma vie depuis Santa Monica et écris un petit texte qui s’appelle “Santa Monica, cinq heures de l’après-midi”. Le refrain mentionne “l’alcool nous fauchera comme un paquet de bombes…”
Des fois, Christine m’emmène au Musée Paul Getty. A l’époque, il est encore à Malibu, copie d’une villa d’Herculanum je crois. Je tombe en extase dans deux salles très différentes, la première, très sombre, marbrée, rend hommage à Boucher. On voit partout sur les murs des grosses femmes se dandiner sous des lumières crépusculaires, autour d’étangs. Je trouve ça vraiment excitant, beau et kitch. Et je rêve de pouvoir mettre un Boucher dans ma salle de bains un jour.
Et puis il y a cette salle consacrée aux futuristes Italiens, je n’ai jamais vu autant de leurs tableaux réunis. Je trouve ça fantastique. Boucher c’est sympa et sexy, mais il ne faut pas oublier que je suis un jeune homme moderne…
Un autre jour, Guillaume m’embarque à Beverly Hills, il a les clés d’une villa dont la propriétaire prépare la bio d’un maitre européen de la peinture. Mon ami travaille sur la documentation et fait un peu le nègre aussi. Pendant ce temps là, je me baigne dans la piscine et pratique le sauna pour être ready pour la nuit.
“LA, tiens-toi droit ! Ce soir, je suis là pour toi !”
A la nuit tombée, on passe parfois dans Watts en voiture, on sillonne d’autres quartiers interlopes jusqu’à quatre du matin dans la Cadillac. En parlant, en chantant parfois, à tue-tête. Je voudrais être acteur parfois.
Je repasse quelques jours à New York au retour. C’est la fin de l’adolescence, c’est sûr, je le sens à tout un tas de choses. La vue de chez mon oncle est toujours fantastique, la neige a fondu.
Guillaume est mort l’année suivante alors qu’il était revenu à Paris pour les fêtes de Noël. Électrique Sylvie a disparu il y a trois ans. L’alcool l’avait usée et rendue moins belle depuis longtemps.
Guillaume, si comme dans la chanson des Talking Heads, il y a bien un bar au paradis (un bar sans alcool il va de soi), j’aimerais te retrouver par là, à l’occasion. Mais on n’est pas pressé… Pas du tout. Je pense à toi souvent.



25 juillet 2008 à 23:48
Bravo, tu es définitivement très doué pour l’écriture. J’ai presque versé une larme.
J’attends impatiemment d’autres brèves
28 juillet 2008 à 11:28
pareil, je ne m’en lasse pas!!
30 juillet 2008 à 23:20
J’ai oublié de dire que tu es trop beau sur la dernière photo!
30 juillet 2008 à 23:21
Un petit côté Prince!
31 juillet 2008 à 13:51
Le biscuit qui ressemble au BN ?
31 juillet 2008 à 14:03
Si je comprends bien, c’est dans ma chambre que tu dormais, rue des lombards.
31 juillet 2008 à 17:51
Claude Arto ? Rassure-moi, on n’a pas dormi ensemble tout de même…
31 juillet 2008 à 18:25
effectivement, je pense que je m’en souviendrais… c’est vrai que je ne dormais pas souvent là, à moins que ce ne soit après que je me sois fait vertement viré par la Dame au tatouage qui gérait tout d’une main de fer.
31 juillet 2008 à 19:49
t’avais pas dû être très sage….
31 juillet 2008 à 21:12
no comment.
Préviens moi si tu fais une page sur les frères Plastocs, surtout sur stéphane, grand Mickey devant l’éternel !
13 août 2008 à 4:38
Hey, petit flashback que ces souvenirs de voyage de Rennes à LA… de plus je ne me souvenais pas de ma fabuleuse coupe californienne… personne n’est parfait! Toujours un grand plaisir de revoir le sourire de l’ami Guillaume et cerise sur le gâteau d’y croiser tes écrits.
13 août 2008 à 10:46
Bonjour Yann
cela fait plaisir de te croiser ici, cela fait un bail dis donc… Vingt ans ?
A bientôt alors
Frank
13 août 2008 à 16:55
Exact, 20 ans pile ! à bientôt avec plaisir nous pourrons croiser nos mémoires, bien que mes souvenirs ont l’air bien plus embrumés que les tiens… c’est toi dans la Cadillac?
13 août 2008 à 17:57
oui.. J’ai une autre photo sur laquelle Guillaume est debout sur le toit de la Cadillac, comme s’il attendait son cheval, ou le train ou qqchose comme ça, elle est pas mal non plus.
20 août 2008 à 14:27
Salut Frank, c’est vrai que Guig confondait les caisses et les chevaux… Quand j’étais à LA en 1985, c’était sa spécialité de monter sur le capot de mon petit coupé et d’en rayer la peinture avec ses tiags. Sinon as-tu entendu l’album réalisé avec Yann et sur lequel Guig fait des vocalises. Cet album en partie réalisé au studio DB à Rennes en 1982 (Herpin y fait des cuivres excellents) n’est évidemment pas sorti mais si tu as l’occasion de voir Yann ou Jean François Coen écoute le c’est un intéressant souvenir. Si tu reprends contact avec Yann que je vois souvent à Paris, ça me ferait plaisir de faire partie du package revival. A bientot, inch’Allah…
20 août 2008 à 14:38
Petite précision, c’est lorsqu’il sortait complétement fait au saké et à la bière japonaise, après avoir répété quelques prises de judo avec le patron du Taka que sa prédilection pour chevaucher les capots prenait sa pleine mesure… Réminiscences d’American Grafities ou regret de ne pouvoir chevaucher un hélicoptaire comme dans Apocalypse Now, son film fétiche. So long Captain…
14 octobre 2008 à 11:30
je ne suis pas un lecteur. trop fainéant! mais v’la ti pas que je traîne sur ton blog ce matin…. pppppppffffffffffftttttttttttt. que du bon!!!! et ca me rend jaloux en plus toutes ces cuites célestes!!! te l’Amérique, la nostalgie….. gilles
12 janvier 2010 à 11:49
Viens de prendre ma jeunesse pleine face, moi!!! Ca fait zizir d’entendre parler de Guillaume, des freluts Plassier, bref, de la “Grande Epoque”, quoi….
A biente…
13 janvier 2010 à 21:12
Je n’ai pas connu toutes ces magnifiques virées américaines, mais Guillaume un peu, pas mal, j’aimais son humour et sa dégaine d’ourson poupon, mais ses yeux reflétaient trop les abus et le désespoir associés… Et confusément ça me faisait peur car je ne savais pas comment contrer cette auto-destruction appliquée… Frank, tu fais ressurgir des moments de vies lontains, Christine A., c’est bien ça, je ne me souvenais même plus qu’elle avait vécu avec Guillaume en Californie… Et le décès de Jacno en prime… J’étais moins impliqué que toi dans cette bande même si je me souviens avoir intensément vécu cette période. Et ce disque dont parle Pierre (merci pour le compliment), je me rappelle vaguement y avoir participé et avoir été effectivement très content du résultat: ça existe encore quelque part? Putain, la vie est une telle multitude de kaléïdoscopes tourbillonnants, c’est étrange…