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Jérôme (finale)

28 février 2009 par Frank DARCEL | Print Jérôme (finale)

jérôme léger

Batchi, rue Vasselot, une nuit de l’année de grâce 1979. Pressing VS Géant vert.  On reprend là où on en était.  Mais je précise qu’à l’époque, Géant Vert n’avait pas encore ce surnom, et qu’il était le guitariste sideman d’”Omega”, l’autre guitariste, et star du groupe d’une certaine manière, était Jean-Marie Gallet, neveu du ministre des armées de l’époque. Ce dernier préparait son départ vers l’Afrique je crois, en tous les cas on le vit peu dans la période qui suivit.

Pressing s’est avancé alors que Géant Vert avait à peine eu le temps d’ébaucher une garde de Karatéka. Le coup de tête de Pressing était un truc à la Basile Boli en finale de Coupe d’Europe, et ça m’a fait mal aux dents de voir ça et d’entendre le bruit que cela venait de produire sur le visage de son adversaire. Comme Géant Vert était sonné debout, Pressing, très serviable, l’a empêché de tomber au sol. Il l’a même soulevé (je ne déconne pas), jusqu’à le coller sur le toit d’une R16 qui était garée là. Les gens étaient ébahis par le tour de force. Ils ont grimacés eux aussi quand Pressing est monté sur le capot de la voiture et a entrepris de faire redescendre Géant Vert, toujours sonné, le long du pare-brise, puis sur la capot. Là, alors que le Paimpolais avait de nouveau les pieds au sol, il a soulevé la tête de Géant Vert et lui a fracassé le visage contre ledit capot. Cela a fait un bruit sourd pas très cool.
Pressing menait une sorte de danse macabre, et personne n’osait s’interposer (quelqu’un qui peut faire passer un type d’un mètre quatre vingt par-dessus une R16, on respecte…), et puis il a fait glisser Géant vert sur le coté, et Géant Vert s’est retrouvé le dos sur le trottoir (là, la chute a été amortie par le pêcheur, c’était son coté sympa).

Je me suis glissé au plus prêt de l’action et j’ai vu la gueule du faf, complètement ensanglantée. Il a repris connaissance quand Pressing était au-dessus de lui, le poing énorme prêt à partir, armé vingt centimètres au-dessus du visage meurtri.
Mais Pressing n’a pas frappé, il a juste demandé :
-T’as ton compte ?
Et Géant Vert a fait oui de la tête.
C’était fini.
Nous sommes repartis dans la foulée, presque silencieusement, la quinzaine que nous étions, en direction de la Poste. Géant Vert se relevait et Jérôme gueulait à nouveau à mon intention:
-Toi, on sait qui tu es, tu paieras !

On s’est ensuite retrouvés à Villejean, dans mon appartement, et on a bu ce qui restait de bière. On se marrait un peu, chacun y allait de son commentaire. Et Pressing avait déjà la tête à autre chose. A un moment, un des pêcheurs a dit :
-Les gars, dans deux heures on embarque.
Alors les Paimpolais ont repris la route, en précisant que s’il y avait à nouveau besoin d’eux, ils étaient partants; que Rennes avait l’air sympa, by night.

Quelques années plus tard, à l’hiver 1984, je sors en courant du Batchi, et Jérôme est derrière moi à quelques mètres. Il court comme un dératé également. Dans un petit parking en retrait de la rue…, parking qui a disparu aujourd’hui, remplacé par un immeuble, se trouve la 504 de ma mère. A la place du passager avant, se tient ma future femme.
Tout ça est assez flou… J’entre dans la voiture pour me mettre au volant et Jérôme se jette sur la banquette arrière:
-Démarre vite! il hurle
Je suis sur le point d’enclencher la marche arrière quand un type énorme arrive, en courant lui aussi, dans le parking. Mais ce n’est pas pour se joindre à nous. Il essaie d’abord d’ouvrir la portière arrière parce qu’il est visible qu’il en a surtout après Jérôme, puis, comme toutes les portes sont fermées, il se met à balancer des grands coups de pied dans la carrosserie. Gros bruits sourds….
-Démarre! insiste Jérôme, et ma copine est plutôt d’accord. Moi je suis furieux parce que j’ai à peu près la certitude de ne pas être à l’origine de l’ire de cette marmule. Mais encore une fois, c’est un peu flou.
C’est la voiture de ma mère et je ne pas laisser faire ça, elle n’a rien à voir là dedans… Je fais mine de sortir, le gars fonce vers moi:
-Joue pas au héros toi!
Il a dit ça en remettant un grand coup de pied dans l’aile arrière. Il a raison, je ne vais pas jouer au héros. Il me fout les jetons. Je remonte et démarre enfin. Quand la voiture part en marche arrière, il tabasse l’aile avant. C’est un dingue. Et c’est vraiment Jérôme qu’il voulait attraper.
On repart en trombe devant le Batchi, et le gars continue d’insulter Jérôme, sans  le nommer, puisque visiblement ils viennent de faire connaissance dans la boîte ou à la sortie et cela s’est mal passé.

Entre le combat Géant Vert VS Pressing et ce piteux départ du même lieu, six ans plus tard, Jérôme et moi sommes devenus amis. Je ne sais plus comment cela s’est goupillé exactement au départ. Je me souviens juste qu’après la virée punitive des Paimpolais, j’ai évité la rue d’Antrain pendant quelques mois. J’avais même acheté une petite matraque que j’avais glissée dans ma botte, mais je ne vois pas bien à quoi elle m’aurait servi si j’étais tombé sur Jérôme et sa bande…
Ce qui s’est passé ensuite, à partir de la fin de 1977, c’est que Marquis de Sade a pris son envol. Peut-être que Jérôme, fan de musique, avait décidé de passer l’éponge tout simplement, même chose pour Géant Vert, peut-être surtout que la vision des gars de Paimpol et de la clique de l’Uereps avait quelque chose de définitivement calmant.

En parallèle, le Front de la Jeunesse avait perdu de sa superbe au fil des années. La plupart  des membres locaux avaient définitivement renoncé à la politique, d’autres s’intéressant de près à la drogue, c’étaient parfois les mêmes. A partir de 1982, peu après la dissolution de Marquis de Sade, Jérôme, qui avait continué de voir Dargelos entre temps, se rapprocha de notre cercle de musiciens.

Je découvris petit à petit un type à l’intelligence étonnante, un rien pervers c’est sûr, mais souvent très drôle. En 1983, alors que nous étions devenus proches, Jérôme fut un des animateurs principaux de cet été magnifique que nous avions passâmes entre Dinard et Rennes, à préparer le deuxième album d’Etienne Daho, “la notte la notte”.

Cet belle saison à Dinard, auquel je consacrerai un billet plus tard, fut pour beaucoup d’entre nous, d’Etienne à Arnold Turboust, en passant par Jérôme, les sœurs Vallée, Cathirine Guenneguez (surnommée  “sainte”), ou encore Elisabeth Robert, femme de Jérôme à l’époque, comme une sorte d’apothéose adolescente, l’été du passage vers l’age adulte, le moment aussi où la plupart d’entre nous se préparaient à quitter la Bretagne pour Paris. Parce que Rennes nous semblait définitivement trop petite, qu’il nous paraissait avoir pressé la ville comme une vielle orange, un fruit incapable de nous donner les sensations que nous pensions mériter. Ce fut également la dernière belle saison sans l’ombre du SIDA sur nos épaules.

Jérôme fut la clé de voûte de ce “conte d’été” un peu destroy. Celui qui trouvait les appartements dont on partait parfois sans payer, faute de moyens, et qui négociait avec les filles du traiteur local, les invendus de la journée. Celui aussi qui dérobait une tente de temps à autres sur le plage (sans qu’on ait jamais su quoi en faire après), celui surtout qui continuait de déclencher des bagarres, à la “Chaumière” ou ailleurs, sans jamais montrer la moindre volonté d’éteindre ce qu’il avait allumé. D’où cette habitude que nous prîmes de partir en courant de différents lieux et à des heures indues. Mais l’adversaire pouvait être également, comme dans cette malouinière fantastique, un père nous demandant de quitter les chambres de ses filles, un fusil à la main (il parait qu’il ne tirait jamais, mais tout de même, c’était stressant…).
Jérôme et moi étions de sacrés branleurs, mais lui, sans sa clique de karatekas nationalistes, et moi, sans mes potes pêcheurs, étions devenus des adeptes de l’évitement.

Mais surtout, Jérôme, au même titre que les amis Paimpolais ou certains de mes collègues musiciens, était un véritable personnage de roman, il permettait, pour les fans de Kerouac, Carver ou Miller, de croiser enfin un vrai Dean Moriarty, un accroc des grands espaces intérieurs, un allumé dans la nuit.

Il y avait autre chose chez Jérôme qui intriguait, entre deux accès de rire ou de violence parfois, c’était sa propension à “sentir” les gens, à deviner les intentions cachées, à débusquer la femme de votre vie. Jérôme était un poil visionnaire et, avec lui, la réalité prenait parfois des airs blagueurs.

Ainsi, deux semaines après que la voiture de ma mère, prêtée pour le week-end, ait subi les outrages d’un fou furieux (impossible décidément de me souvenir comment cela avait commencer, et je crois bien que Jérôme s’était toujours plaint qu’il s’agissait d’une erreur, ce qui était possible), puis ait été rendue cabossée avec des excuses débiles (je l’ai retrouvée comme ça… probablement une manifestation étudiante…), Jérôme passa me voir (j’habitais alors à Patton, à Rennes, hébergé par Catherine Guenneguez) pour me dire qu’il avait retrouvé le casseur et que le gars se proposait de me dédommager.

-T’es sûr ?
-Oui, en fait, c’est un patron de bar, il m’a contacté, il veut te donner trois mille francs.
-Comment il sait le prix de la réparation ?
-J’ai négocié…

Une négociation menée par Jérôme avec un balèze qui shoote dans les voitures, c’était pas très engageant. En même temps, trois mille francs, c’était une belle somme à l’époque…

Nous entrâmes en fin d’après-midi dans un bar sombre, pas très loin de la Place des Lices. Quatre types nous attendaient au bar, dont le patron, le fameux Benoît Brisefer.
-Qu’est-ce vous buvez les gars ?
-Mousse
-Mousse
-On va s’installer à la petite table là-bas

Avec Jérôme on obtempéra. Les trois gars restés au bar étaient des potes du patron et je reconnus l’un d’eux comme s’étant trouvé également à la sortie du Batchi pour la soirée tuning Peugeot. Que le boss veuille me rembourser était étonnant, quelque chose ne collait pas. Une fois assis tous les trois:

-Comment va votre père ? demanda le bûcheron en chef.
Mon père était malade à l’époque, je répondis donc en ce sens.
Le gars acquiesça, la réponse lui plaisait. Puis il insista:
-Il était bien médecin ?
-Oui.

Pendant que Jérôme regardait le plafond, quelque chose fit soudain tilt dans mon esprit. Je me souvins de cette fille que je croisais au bar de “l’aventure” et qui s’appelait Anne Darcel. Une étudiante en droit dont le père était également médecin, originaire aussi des côtes-d’armor. Le type du bar me croyait donc issu de cette famille et cela arrangeait mes affaires sans que je comprenne pourquoi. Il ne fallait pas gaffer et serrer les fesses.

Nous bûmes ensuite en silence, un silence épais comme une tôle de voiture blindée. Je me disais, bon dieu, faites qu’il ne se rende pas compte que je ne suis pas de la bonne lignée… Parce que je ne verrai pas le fric, et puis l’ambiance là était trop bizarre pour qu’ensuite, Jérôme et moi on ne s’en sorte autrement qu’en partant en courant.

Comme il y avait flottement, Jérôme prit la parole, pour dire des trucs sans queue ni tête, mais qui détendirent l’atmosphère. Puis le gars glissa:

-Tu sais que c’est ton père mon proprio ?
-Bien sûr…

Nous repartîmes plus tard, les billets en poche, mais je ne me détendis vraiment qu’une fois à longue portée du bar glauque. Ainsi, j’avais récupéré l’argent par erreur, pour cause d’homonymie, merci docteur Darcel… Trois mille francs que ne virent pas mes parents bien sûr puisque l’assurance avait déjà été contactée. Trois mille francs pour arpenter fastueusement la nuit rennaise dans la semaine qui suivit.
Ce genre de péripéties hasardeuses, avec Jérôme, était monnaie courante. Et nous n’étions pas au bout de nos surprises.

Je voudrais en revenir à Géant Vert. Il avait quitté lui aussi rapidement la mouvance d’extrême droite au début des années 1980, et avait mis son talent (c’était un bon guitariste) au service des groupes de funk du Rheu (il y avait une vraie succursale de Mineaplois là-bas à partir du milieu des 80’s…). Il se trouva qu’au début de 1989, lorsque nous tentâmes de promotionner le premier album de Pascal Obispo (le rarissime “le long du fleuve”…..), il fut mis au point une sorte de mini tro breiz de pub rocks. Sans trop savoir pourquoi, je me mis à la basse, on retrouvait Magleb, à la batterie. Pascal chantait donc en jouant de la guitare acoustique, et Géant Vert fut recruté pour jouer l’électrique. Sans oublier Pen, qui avait participé à l’épique enregistrement de l’album à Bruxelles (on y reviendra) et officiait aux claviers.

senso

Senso en 1988, avec ma pomme, Magleb et Pascal Obispo. Un an plus tard, le groupe fera un petit tro breiz avec Géant Vert et Pen en guest…

L’ambiance est assez bonne dans le petit groupe, la musique produite doit être assez moyenne par contre, mais il faut dire que le projet manque singulièrement de corps et de cohérence. L’album, enregistré à l’été 88, aurait dû être un album de Senso mais est de devenu le premier album (quasi inédit) de Pascal Obispo, tout simplement parce que nous ne sommes plus du tout sur la même longueur d’onde.

Nous devons jouer un soir au club Coatelan, pas très loin de Morlaix. Il me parait donc naturel d’inviter mes amis  paimpolais. Je passe un coup de fil à Hubert pour lui annoncer l’arrivée dans les parages de la future star de la FM française (je ne sais pas à l’époque ce que donnera la carrière de Pascal, mais en tant que son éditeur, j’ai bon espoir qu’il cartonne un jour, quelque soit le style choisi…). L’épisode de la bagarre au Batchi m’est complètement sorti de la tête. Il s’est passé beaucoup de choses entre-temps et surtout, Jérôme, pas rancunier, a fini par sympathiser avec Hubert. Tout cela est donc de l’histoire ancienne.
Sauf que Pressing, lui, n’a pas été mis au courant de tous ces revirements… Nous sommes donc sur scène, osant reprendre dès le début du concert le sublime “heaven” de Talking Heads, quand soudain les Paimpolais débarquent (ils ne sont que trois mais on les remarque tout de suite vu que l’assemblée est plutôt clairsemée).

Et là, ce qui se passe est vraiment drôle: Pressing qui peut avoir un caractère de cochon mais qui a surtout une mémoire d’éléphant, met deux secondes à reconnaître Géant Vert, dont il a refait le portrait onze ans auparavant devant le Batchi.
Il vient alors se placer devant la scène et se met à fixer notre guitariste d’un air mauvais. Il ne  bougera pas jusqu’à la fin du concert, et a écrit sur son visage à l’adresse de Géant vert:
“Je suis bien élevé et je ne vais pas bousiller le concert de mes potes, mais dès que tu auras fini d’enfiler tes arpèges à la con, je te choppe et on reprend là où on en était en 1979…”
Pressing, dix ans après donc, est comme un missile américain au cul d’un avion Lybien, sérieusement verrouillé….

Pour Géant Vert, qui l’a reconnu aussi, le concert est une horreur, il me regarde, l’air consterné, enchaîne les pains, lui qui joue pourtant vraiment bien d’habitude. C’est une scène tirée d’Asterix… Et je me marre un peu au fond, et fais des pains moi aussi, mais à la basse, cela me vient naturellement.

A la fin du concert, Géant Vert file vers les loges et je dois descendre de scène rapido pour expliquer à Pressing que les choses ont changé. Comme il peut le voir, ce type qu’il a scotché près de onze ans auparavant est devenu un pote. Et  bla, bla, bla… Mais rien n’y fait, ces évolutions, pour Pressing, ça ne compte pas. Ceci dit, comme il est civilisé, il ne bougera pas finalement, refusant par contre tout verre de la réconciliation. C’est comme ça…

Au passage, je me permets de faire remarquer que la Bretagne, qui est un pays formidable, évidemment,  est aussi un cul de sac. Ainsi, quoique vous ayez fait, un jour, à tel ou tel endroit, vous avez une bonne chance de recroiser le ou la protagoniste, ou sa sœur, ou son frère, plus tard, à un autre endroit de la péninsule. C’est comme ça, nous sommes une grande famille, dont les liens se distendent rarement complètement.

Avec Jérôme, au début des années 1990, il y a de nouveau un peu d’eau dans le gaz. Son comportement est devenu de plus en plus erratique. Il est antiquaire maintenant et veut parfois stocker chez moi de la marchandise étonnante. Cela amène quelques quiproquos gênants. On s’accroche à deux ou trois reprises, puis on se voit moins.

En 1994, un soir de transmusicales, (le soir du concert de Massive attack à l’Espace), j’ai la surprise de le voir débarquer à la maison avec sa nouvelle femme. Il a pris beaucoup de poids, et n’est pas tout à fait dans son état normal, mais cela me fait plaisir de le voir. Ma femme se tient à l’écart avec quelques amis parisiens qui sont venus pour les trans. Et moi je suis à la table de la salle à manger avec deux patrons de studio (un Parisien et un Rennais) avec lesquels j’essaie de dealer des heures de studio pour finir mon album solo “atao” (un autre quasi inédit…).
Jérôme s’installe avec nous et me demande si je veux bien être le parrain de son plus jeune fils. J’accepte. Là-dessus, il roule un gros pétard qu’il veut faire tourner, mais Eddy, le gestionnaire du studio parisien où je voudrais mixer, annonce qu’il ne fume jamais, qu’il n’y a jamais goûté d’ailleurs, parce qu’il sent que ce n’est pas son truc.
Cela parait anodin, mais à Jérôme, ce refus ne plaît pas trop. Comme notre conversation l’ennuie, il se met à boire sans retenue, traitant les amis de ma femme d’andouilles de temps à autres, et cela devient de plus en plus confus. Moi, je ne sais pas comment je vais obtenir un deal avec les deux hommes du métier si Jérôme continue à faire le con.

Dans la foulée, ma femme quitte la scène avec sa bande. Jérôme se lève et se place derrière Eddy,  lui met sous le nez une grosse boulette de Libanais.
-Si t’as jamais fumé, il faut que t’avales ça, tu vas voir, cela va être super sympa!
-Déconne pas Jérôme!
Je fais ce que je peux pour qu’il retourne à sa place, je me dis surtout qu’Eddy ne va pas céder. Mais Jérôme insiste, et finit par ouvrir la bouche du Parisien, un peu de force, comme à un chien qui ne voudrait pas prendre son antibiotique.
Et Eddy gobe l’énorme truc. En souriant. Comme s’il trouvait normal, pour ce déplacement en Bretagne, de souscrire aux coutumes locales. C’est surréaliste.

Dans les minutes qui suivent, le deal est à peu près acquis mais le patron du studio de la Chapelle, le Rennais, se méfie lui de Jérôme comme de la peste. Il ne voudrait pas avoir à avaler quoique ce soit. Il est temps de lever le camp.

Eddy part en premier, toujours dans un état à peu près normal. Nous descendons ensuite avec Jean-François, le Rennais, et la femme de Jérôme. Arrivés dans la rue, à l’air froid, Jérôme est pris de vertige, en se raccrochant, il fait tomber Jean-François au sol. Une fois tout le monde debout à nouveau, nous nous mettons en route dans l’idée de raccompagner Jérôme jusqu’à la voiture de sa copine avant de filer à l’Espace pour le concert.

Nous marchons maintenant le long des quais. La femme de Jérôme ouvre la voie, moi j’essaie de faire marcher ce dernier droit, mais ce n’est pas facile. Jean François se tien à distance maintenant. Devant ce qui était encore le Prisunic se produit une des choses les plus étonnantes qui m’ait été donnée de voir dans ma vie. Jérôme fait un  nouveau faux pas et se heurte à la vitrine. Et la vitrine explose, comme une vulgaire fenêtre d’abri jardin…

Brrraoummm… Et voila Jérôme entré pour moitié dans le Prisunic, éteint à cette heure ci, et déjà en travaux avant fermeture définitive si je me souviens bien. Étalé dans la devanture, mon vieil ami est inconscient. Il y a des restes de vitrine, de hauts morceaux de verre dressés autour de ses cuisses. Je m’attends à voir une mare de sang se former à tout moment, mais rien ne se produit. La femme de Jérôme n’a pas l’air de trouver cela si anormal, que son mec soit passé au travers d’une épaisse vitrine. Avec Jean-François, on essaye de le tirer de là. Mais rien n’y fait. Des étudiants en goguette finissent par nous aider. Ils trouvent la scène drôle et, finalement, on arrive à extraire un Jérôme endormi, ou sonné, du Prisunic.

Puis on le dépose dans l’entrée du CMB, un peu plus loin, en bas de la rue d’Orléans  Et sa femme va chercher la voiture. Je le regarde allongé au sol.  Je me demande comment il fait pour être encore vivant, après toutes ces années d’équilibre délicat, et tous ces coups d’éclat. Plus une vitrine traversée ce soir…

Avec Jean François, ensuite,  on a pu mettre Jérôme dans la voiture. J’ai su plus tard que sa femme avait dû l’amener aux urgences parce qu’il s’était bien ouvert au niveau d’une des cuisses, bien que nous n’ayons pas vu de sang sur le moment. Jean François a finalement renoncé à l’idée de m’accompagner au concert de Massive Attack, tout ce qu’il venait de voir et d’entendre l’avait mis sur la touche.

Quant à Eddy, je l’ai croisé rue de Tronjloy juste après, il avait lui aussi renoncé à aller au concert, mais pour d’autres raisons. Il rebroussait chemin et avait les yeux comme des bulles de chewing gum, me reconnaissait à peine.
-Tu es sûr que ça va ?
-Oui, oui, oui, oui.
-Sûr?
-Oui, oui, oui, oui.

Eddy oui oui est parti dans la nuit. Il avait l’air de savoir où il allait. En fait, quand je l’ai revu à Paris un mois plus tard, il m’a expliqué qu’il avait passé le plus sale week-end de sa vie, on peut comprendre.
Non seulement, il avait mis des heures à retrouver l’endroit où il était hébergé, mais surtout, il avait été incapable de dire, jusqu’au lendemain soir, qui il était, ni comment s’appelait sa femme. Rien. Eddy ne savait plus rien.
Jérôme était un Hun. Son passage ne laissait pas le monde rapproché en l’état. Jamais.

Je ne l’ai pas revu jusqu’à mon départ au Portugal. Et à mon retour, en 1999, je n’ai pas cherché à renouer contact avec lui. Lisbonne m’avait définitivement éloigné de Jérôme. On se croisait parfois sur la place de la mairie. On se disait bonjour sans trop y croire. Une fois ou deux on est allés boire une bière. J’ai appris qu’il avait fait de la prison. Une triste affaire.

A cette époque, il était devenu maigre, presque méconnaissable. Mais à nouveau beau garçon selon certaines de ses anciennes copines.  Il m’a confié en l’an 2000, dans la rue, qu’il avait un cancer.

Et puis il est parti à l’hiver 2003, et son enterrement n’a pas été annoncé. J’y serais allé bien sûr. Parce qu’il était mon ami. Parce qu’avec lui disparaissait un personnage ambigu mais incontournable de notre adolescence rennaise. Avec son départ, c’était aussi la clé de nombreux et lourds secrets de la vie locale qui était avalée.

Quand on l’évoque aujourd’hui entre nous, seuls les bonnes choses sont restées.  Persiste le souvenir de l’homme qui pouvait créer la surprise, bonne ou mauvaise, à chaque coin de nuit, faire déraper nimporte quel geste.

Fréquenter Jérôme n’était pas de tout repos, mais quand les gens comme lui disparaissent, on les regrette bien sûr, et on finit par s’ennuyer un peu. C’est ainsi qu’on vieillit sans doute.

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2 commentaires sur cet article

  1. flo a dit :

    Salut frank,

    Ah cet été là …!
    Pour la petite histoire si le père des soeurs est le mien …il n’avait pas de fusil mais des chiens !!
    très juste la description de jérôme
    bises

  2. Frank DARCEL a dit :

    Flo !

    je me souviens, tu as raison, des chiens qui gueulaient fort ! Le fusil c’était ailleurs…
    Bises
    Frank

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